Au Palais Garnier, à Paris, les sortilèges intimes du chorégraphe Alan Lucien Oyen

Marion Barbeau, dans « Cri de cœur », d’Alan Lucien Oyen, par les danseurs du Ballet de l’Opéra national de Paris, le 16 septembre 2022, au Palais Garnier, à Paris.

Une emprise. Si douce, si profonde qu’on peine à déchirer la membrane qui nous enveloppe et à applaudir. Cet effet étrange et rare porte un titre qui lui va bien – Cri de cœur –, et un nom, celui du chorégraphe norvégien Alan Lucien Oyen. Il souffle sur tout le spectacle de deux heures et demie, interprété par trente-trois danseurs du Ballet de l’Opéra national de Paris, à l’affiche, jusqu’au jeudi 13 octobre, du Palais Garnier, à Paris. Si quelques spectateurs ont abandonné l’affaire à l’entracte, mercredi 21 septembre, ceux qui sont restés ont fêté la création et son casting de rêve. En tête, Héléna Pikon, figure historique du Tanztheater Wuppertal de Pina Bausch (1940-2009), et la première danseuse de l’Opéra, Marion Barbeau, vedette du film En corps, de Cédric Klapisch.

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Pour sa première commande par l’institution parisienne, Oyen, 44 ans, qui a commencé à répéter avec les interprètes avant la pandémie, en 2020, impose un geste artistique ample. Il noue danse, théâtre et scénographie dans une succession de plans souples qui s’enchâssent les uns dans les autres en occupant l’immense plateau. Cet élan cinématographique, l’une des inspirations fréquemment mentionnées par l’artiste, se voit redoublé par la projection de films en noir et blanc, et en direct, très élégants et jamais redondants. Est-ce aussi son sens délicat de l’atmosphère ? Ses partis pris musicaux lyriques entre piano et violon ? Il y a un sortilège, déjà repéré dans ses productions depuis 2018, qui opère et ne lâche pas.

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A rebours de nombre de spectacles massifs et efficaces, Cri de cœur se faufile dans un labyrinthe en trouvant patiemment le chemin de l’émotion. Le travail d’Oyen s’ancre dans les confidences des interprètes qui ont livré, lors des répétitions, des bribes de leurs parcours. Ils ont été remixés en fiction par le chorégraphe qui a écrit le texte de la pièce avec le dramaturge Andrew Wale. Les thèmes de Cri de cœur, centré sur Marion Barbeau, superbe, circulent en boucle autour de la maladie, l’abandon, la solitude, le rapport inconfortable aux parents, l’amour qui n’aime plus tous les jours… et la mort en résolution finale. On connaît la chanson, Oyen nous en sert un air électrique et cristallin.

Ecriture suggestive

Le récit est troué, erratique, à l’image de notre flux mental sans cesse bousculé par des associations d’idées intempestives. Le nom de Pina Bausch sort du chapeau pour souligner une proximité, notamment parce qu’Oyen a créé avec la troupe allemande Bon voyage, Bob, en 2018. Mais l’artiste norvégien, qui a conçu son premier solo en 2004 et fondé sa compagnie winter guests deux ans plus tard, tire son épingle du jeu avec une manière rien qu’à lui, beaucoup plus folle et surréaliste, plus mélancolique également, de mettre les tripes et les états d’âme sur la table. Même si trop long, trop sentimental, même si trop psy-show ras l’Œdipe… La beauté et les obsessions de Cri de cœur, son esthétique aux accents kitsch parfois, signent l’univers d’un auteur.

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