Christophe Honoré : « Jean-Luc Godard n’est pas un cinéaste qui m’a marqué, qui m’a construit ; il est le cinéaste auquel j’ai cru »

Brusquement, là où il se tenait, il n’y a plus personne. Dans la direction vers laquelle on savait pouvoir se tourner, les jours où on se mettait à filmer à peine, vers cette maison au loin qui était à nos yeux une machine permanente de cinéma, une matrice, un cœur battant, c’est l’inactivité désormais, le silence, le noir. Et c’est d’une tristesse qui donne le vertige.

Ce vide, qui s’abat sur nous, s’installe ; brusquement nous détruit et règne. Plus un cinéaste ne filmera en se demandant ce qu’il filme lui de son côté. Son travail interrompu, la certitude que nous n’aurons plus de nouvelles, les films d’après qu’on ne verra pas, que tout soit figé pour toujours, terminé…

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Pourquoi faut-il que ce soit terminé maintenant ? Maintenant, où peut-être ce cinéma-là – disons le cinéma moderne – est le plus ignoré et trahi ? Allons, allons, c’est justement pour ça, c’est justement maintenant : c’était écrit. Mais pourquoi faut-il que la logique ait toujours raison ? Qu’aucun espoir jamais ne perturbe l’ordre des choses ?

Sait-on quoi aimer d’un film ?

Jean-Luc Godard n’est pas un cinéaste qui m’a marqué, il n’est pas un cinéaste qui m’a construit ; il est le cinéaste auquel j’ai cru. Je n’ai pas eu besoin de rêver ses films pour le croire, il m’a suffi de les voir. Les découvrir en célibataire, en prétendant. Malheureux ceux qui ne l’ont pas vu et qui l’ont cru, ils sont vierges à jamais. Les autres, ceux qui ont vu sans plus, ils n’étaient promis à rien.

Les cinéastes capables de produire des films comme des étreintes ne sont pas si rares, mais aucune étreinte n’est exaltante comme celle d’un film de Jean-Luc Godard. Aucune étreinte n’est aussi engageante. Nous embrassant, ses films nous révèlent que le cinéma existe certainement et qu’il a certainement pitié de nous.

Au fond, on sait toujours très bien quoi penser d’un film, même si souvent on ne fait que penser à nous, mais sait-on quoi aimer d’un film ? Sait-on jusqu’à quelle obéissance au cinéma nous sommes capables de descendre ? Il est imprudent d’aligner des mots à propos de cette épreuve, c’est comme déplacer des montagnes, perdu d’avance ; pourtant chaque spectateur de cinéma a vécu cette expérience d’un film qui l’a tenu là, au bord d’un précipice immobile en son centre, comme un enfant amoureux, tremblant de joie et de terreur, prêt à bondir.

A la source de la tendresse propre au cinéma

Dans les films de Godard, le spectateur amoureux n’a pas la tentation de bondir parce qu’il n’en a pas le temps que déjà le centre qu’il croyait immobile se précipite sur lui et l’entraîne. Quoi aimer ici ? Certainement pas le jeu de séduction d’un récit, l’impatience entretenue, la perspective… non, c’est dans la chute partagée, la fosse commune, la vitesse et l’insolence du courant que tout se noue. L’amour ici n’est pas une promesse mais un soulèvement. L’amour ici nous ravit et nous ramène à la source de la tendresse propre au cinéma.

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