En Iran, l’âge avancé de Khamenei pose la question de sa succession

L’ayatollah de 83 ans est réapparu en forme, samedi, après quinze jours d’absence de la sphère publique. Son âge avancé pose la question de sa succession au poste de guide suprême, figure centrale du régime iranien. Deux favoris sont dans les rangs : l’actuel président Ebrahim Raïssi et le fils du Guide, Mojtaba Khamenei.

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Deux semaines sans aucune apparition publique du guide suprême iranien dans le pays auront suffi à alimenter les spéculations sur l’état de santé d’Ali Khamenei. Pour y mettre fin, le numéro un du régime iranien est réapparu, samedi 17 septembre, lors d’une cérémonie religieuse diffusée à la télévision d’État.

Debout, s’adressant d’une voix ferme à son auditoire, l’ayatollah n’a laissé passer aucun signe de fatigue, faisant ainsi taire des informations sourcées qui le disaient pourtant souffrant. Le New York Times, notamment, avait rapporté vendredi, citant quatre personnes connaissant bien l’état de santé de l’ayatollah, qu’il était tombé gravement malade.

Le guide suprême, qui joue un rôle de premier plan dans la République islamique iranienne, est âgé de 83 ans et sa santé par le passé a déjà suscité l’inquiétude, notamment en 2014 lorsqu’il a été traité pour un cancer à la prostate.

L’âge avancé d’Ali Khamenei, nommé à vie à ce poste, pose donc l’épineuse question de sa succession. « Ça n’est arrivé qu’une seule fois dans l’histoire de la République islamique, à la mort de l’ayatollah Khomeini [en 1989] », relève Jonathan Piron, historien spécialiste de l’Iran pour le centre de recherche Etopia à Bruxelles.

« La question qui se pose aujourd’hui est de savoir comment le jeu politique va se mettre en place pour préserver au mieux l’intérêt du régime et assurer la stabilité de la République islamique », souligne le chercheur.

Des candidatures verrouillées et des consultations en coulisses

Sur le papier, le guide suprême est choisi par l’Assemblée des experts, un collège constitué de 88 vieillards religieux et ultraconservateurs. Les membres sont élus au suffrage universel, mais leur candidature est minutieusement contrôlée puisqu’elle doit au préalable avoir été approuvée par un autre organe, le Conseil des gardiens, dont les membres sont à leur tour, nommés par le guide suprême.

« La composition de l’Assemblée des experts est plus conservatrice que par le passé », estime Jonathan Piron. Pour preuve, à sa tête depuis six ans, figure ainsi un ultraconservateur de 95 ans, l’ayatollah Ahmad Jannati.

« Le poste de guide suprême est éminemment politique donc le choix du futur guide aussi », poursuit le chercheur. Au sommet du pouvoir iranien, ce personnage religieux, nommé à vie, concentre la majorité des pouvoirs politiques et décisionnaires de la République islamique d’Iran, bien qu’il soit secondé par un président.

Aussi, dans le choix des candidats, d’autres acteurs plus informels mais incontournables auront leur mot à dire, d’après Jonathan Piron. « En coulisses, pour valider les candidatures, des consultations auront sans doute lieu avec les Gardiens de la Révolution, qui contrôlent une grande partie de l’économie et de l’appareil sécuritaire du pays ».

Ebrahim Raïssi, le favori

Pour l’heure, avance le chercheur, « toute une série de signaux montrent que le terrain est préparé pour Ebrahim Raïssi« . L’actuel président, homme de confiance d’Ali Khamenei, « a déjà accès à tous les cercles du pouvoir ».

Lorsque qu’il a été élu en 2021, de nombreux analystes ont estimé qu’il s’agissait là d’un tremplin pour son accession au poste de guide suprême. Ebrahim Raïssi a occupé tous les postes clés du pouvoir iranien, de la direction de l’empire financier de la Fondation du mausolée de l’imam Reza, en passant par le cœur du système judiciaire iranien, il ne manquait plus à cet ultraconservateur qu’une place à la tête de l’exécutif pour avoir fait le tour des institutions iraniennes. C’est désormais chose faite. Pour rappel, Ali Khamenei était lui-même président de la République islamique au moment où il a été appelé à occuper le poste de guide suprême en 1989, à la mort de l’ayatollah Khomeini.

Autre avantage et non des moindres, juste avant son élection à la présidence, Ebrahim Raïssi a occupé le poste de vice-président de l’Assemblée des experts, celle-là même qui est chargée d’élire le futur guide.

D’autres, en revanche, estiment que son mandat de président iranien, pourrait être un cadeau empoisonné. « S’il est trop discrédité, sa réputation sera ruinée », analyse Taqi Azad Armaki, professeur de sociologie à l’université de Téhéran, interrogé par le média américain Iran Wire. « Si Ebrahim Raïssi ne veut pas être contesté par une partie de la population et du clergé, il va devoir réussir sa présidence. Or d’importants défis lui font face avec une crise économique et la multiplication des protestations populaires », relève pour sa part l’historien Jonathan Piron.

Dernières en date, depuis le 16 septembre, les manifestations se multiplient dans plusieurs grandes villes d’Iran en réaction à la mort d’une jeune femme après son arrestation dans un commissariat de la police des mœurs.

Mojtaba Khamenei, l’homme de l’ombre

Un deuxième nom est régulièrement cité depuis plusieurs années. Celui de Mojtaba Khamenei, 53 ans, qui n’est autre que le fils de l’actuel guide suprême.

Homme de l’ombre, décrit comme quelqu’un de discret, voire secret, mais non moins puissant, le cadet d’Ali Khamenei dispose d’un réseau tentaculaire. En d’autres termes, il connaît personnellement tous les grands commandants des Gardiens de la révolution.

Pour Jonathan Piron, Mojtaba Khamenei joue « un rôle central » dans le système iranien, surtout depuis qu’il occupe la direction du « Beit », le bureau du guide suprême. En Iran, le « Beit », nébuleuse de conseillers entourant le guide suprême, fonctionne comme une institution parallèle aux organes étatiques, avec sa propre administration visant à faire valider les décisions prises à différents étages du pouvoir afin qu’elles soient prises en conformité avec celles de l’ayatollah Khamenei. Ainsi, le Bureau du guide dispose de relais dans les rangs de l’administration judiciaire, les services de sécurité, ou encore de la télévision d’État.   

« Il y a assez peu de transparence dans ce que fait le ‘Beit’ et ses actions reposent sur beaucoup de jeux de pouvoir, de clientélisme », précise le chercheur. « Jamais élu, Mojtaba Khamenei a été nommé à ce poste par son père, qui a souhaité s’entourer des plus fidèles. Des critiques le considèrent comme un personnage corrompu qui bénéfice de sa place à la tête du Bureau du guide car il est le fils d’Ali Khamenei ».   

Conséquence : dans un pays où la corruption est devenue monnaie courante, ce qui exaspère une population largement appauvrie par la crise économique, le personnage de Mojtaba Khamenei cristallise une certaine haine développée envers « les fils de », ce qui lui vaut le surnom de « Aghazadeh » (qui signifie « fils de noble seigneur »).  

Son nom a aussi été scandé dans plusieurs manifestations contre le pouvoir car il est fréquemment associé à celui des bassidjis. Cette milice, composée de volontaires dépendant du guide, est parfois chargée de réprimer les manifestations étudiantes, ou de traquer les filles qui portent mal le voile obligatoire.

Enfin, Mojtaba Khamenei est aussi contesté par certains religieux pour son degré de connaissance de la théologie. Jusqu’à présent, il ne dispose que du titre de hojatoleslam (rang intermédiaire dans le clergé chiite). Or d’après les critères définis par la Constitution iranienne, l’accès à la fonction suprême nécessite d’obtenir le rang d’ayatollah marja (ou « source d’imitation »), d’être à la tête d’un séminaire et de prouver de nombreuses années de pratique de l’enseignement religieux.

Faire survivre le régime

Ce dernier point risque donc de nuire à ses desseins de succession au poste de son père. « Le guide doit jouer un rôle de pacificateur, s’extraire des différents conflits entre factions », explique Jonathan Piron pour qui le guide actuel, Ali Khamenei, moins apprécié que l’ayatollah Khomeini, est tout de même parvenu à dépasser les querelles entre ultraconservateurs. Cependant, « certains courants estiment que Mojtaba Khamenei n’est pas suffisamment ‘neutre’ pour assurer cette fonction ».

Dans ces conditions, le fils de l’ayatollah Khamenei pourrait trouver sa place ailleurs. Il a son rôle à jouer en tant que « verrou » dans la succession du guide. À son poste, avec le réseau dont il dispose, Mojtaba Khamenei sera tapis dans l’ombre pour veiller à ce que le prochain guide reste dans la lignée politique ultraconservatrice de son père. « Il est donc impensable que des réformateurs ou des modérés soient pressentis », soutient l’historien Jonathan Piron.

Dans tous les cas, estime le chercheur, « si le régime veut survivre il est à peu près certains qu’il y a des plans ou, au moins, des scénarios étudiés de très près en coulisses pour éviter toute cacophonie. Mais nous sommes face à une nébuleuse très opaque », reconnaît-il.

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