« La barbe ne fait pas le philosophe », Annabelle Bonnet : la chronique « histoire » de Roger-Pol Droit

L’écrivaine et philosophe Simone de Beauvoir. Photo non datée.

« La barbe ne fait pas le philosophe. Les femmes et la philosophie en France (1880-1949) », Annabelle Bonnet, CNRS Editions, 2022, 282 p., 23 €, numérique 17 €.

FEMMES ET PHILOSOPHIE SOUS LA IIIE RÉPUBLIQUE

Qui se souvient de Mlle Rozenberg ? Son prénom et même sa biographie ont sombré dans l’oubli. Elle a eu pourtant, en 1911, les honneurs éphémères de la presse, pour être la première femme à enseigner la philosophie dans un lycée de garçons. « Innovation d’autant plus piquante, souligne le journal Femina à l’époque, que c’est devant de grands ­élèves pas beaucoup plus jeunes » qu’officie la jeune stagiaire du lycée Lakanal, à Sceaux (Hauts-de-Seine). Ce n’était qu’une stagiaire préparant l’agrégation, et l’« innovation » demeurera longtemps sans suite : encore en 1935, aucune femme n’enseigne la philosophie dans un lycée de garçons !

Ce ne sont pas des anecdotes. Ces faits rappellent que la philo­sophie, discipline « reine », censée « couronner » les études secondaires, était entièrement, dans la France du XIXe siècle, une affaire masculine. Le grand ordonnateur de ces institutions, Victor Cousin (1792-1867) – qui établit l’agrégation et les programmes des classes terminales, et réglementa l’enseignement de la philosophie dans les lycées français comme à l’université – ne songeait pas une seconde qu’une femme, « être incomplet et condamné à une éternelle enfance », pouvait prétendre s’« élever à la philosophie ». Cette dernière est par essence réservée à l’homme, parce qu’il « n’est donné qu’à lui de contempler la vérité ».

Le travail remarquable d’Annabelle Bonnet, sociologue et philosophe, chercheuse associée au centre Raymond-Aron de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, trace avec vivacité et minutie la longue et difficile aventure de l’arrivée des femmes dans la philosophie universitaire française sous la IIIe République. On a souvent célébré cet âge d’or, la qualité des thèses des années 1880-1890 et la richesse du « moment 1900 », en oubliant toutefois que seuls des messieurs se congratulaient de la qualité de leurs travaux. Les femmes étaient tenues à l’écart.

Les femmes se sont imposées comme par effraction

Cette exclusion était officielle et réglementaire. En 1880, la loi Camille Sée sur l’instruction publique écarte la philosophie de l’enseignement dispensé dans les ­lycées de jeunes filles. La disposition restera en vigueur jusqu’en 1924. A l’université, la première chaire de philosophie occupée par une femme le sera en… 1950. C’est peu à peu, en venant le plus souvent du dehors de l’académie, en progressant dans ses marges, que les femmes se sont imposées, comme par effraction.

Il vous reste 29.99% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.