Russell Banks, style tardif

L’écrivain américain Russel Banks, chez lui, dans l’Etat de New York, en 2010.

En près de vingt livres et quarante-sept ans d’écriture – son premier roman, Family Life (non traduit), est paru en 1975 –, Russell Banks, 82 ans, a édifié l’une des œuvres les plus engagées de la littérature américaine contemporaine, dénonçant avec force toutes les formes de violences, sociales, familiales, matérielles ou symboliques, qui gangrènent les Etats-Unis. Ces dernières années, pourtant, l’écrivain s’est engagé sur une voie plus intime. Au début de Voyager (Actes Sud, 2017), où il explore notamment le thème de la vieillesse, Banks cite la phrase fameuse de Marguerite Yourcenar dans Mémoires d’Hadrien (Plon, 1951) : « Comme le voyageur qui navigue entre les îles de l’archipel (…), je commence à apercevoir le profil de ma mort. » Ce profil se découpe nettement dans Oh, Canada, où Banks brosse le portrait d’un vieux cinéaste qui, se sachant condamné, fait de sa fin prochaine l’héroïne d’un film. Aussi brillante que bouleversante, cette ultime quête de soi mêle l’émerveillement à la lucidité, l’incrédulité à l’authenticité. Banks l’a placée, cette fois, sous le signe de la poésie, celle de Fernando Pessoa : « Au souvenir de qui je fus, je vois un autre. »

Culpabilité

C’est un thème récurrent chez Russell Banks. En 2017, l’écrivain confiait au Monde ce sentiment de faute qui lui colle à la peau. Comme lui, ses alter ego romanesques se sentent coupables, vis-à-vis des femmes, notamment. « Un homme qui s’est marié quatre fois a bien des explications à fournir », déclare le protagoniste de Voyager. Avant d’ajouter : « Je voulais m’expliquer à moi-même cette répétition compulsive qui m’amenait à quitter une femme bien pour une autre femme bien. Etait-ce vraiment de l’amour ? Ces femmes, les avais-je réellement aimées ? Comprises ? »

Leo Fife, le héros de Oh, Canada, est, lui aussi, torturé par les reproches qu’il s’adresse. D’où son désir de se racheter aux yeux de sa dernière épouse, en revenant sur son histoire. Nombreux sont les personnages banksiens qui tentent de suivre ce chemin de la culpabilité à la rédemption. C’était déjà le cas du Kid, le délinquant sexuel de Lointain souvenir de la peau (Actes Sud, 2012). Ou celui d’Hannah Musgrave, la « mauvaise mère » d’American Darling (Actes Sud, 2005). « Les gens qui tâchent finalement d’être bons m’émeuvent toujours, nous disait Russell Banks, en 2012. Leur lutte intérieure est l’essence même de la tragédie. »

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Père

Dans Oh, Canada, Fife, le vieux documentariste, est connu pour avoir « des anciens élèves, des protégés ». Comme ce Malcolm qui tourne un film sur lui. Cette relation privilégiée, de jeune homme à mentor, Russell Banks la met fréquemment en scène. On la retrouve entre autres dans Sous le règne de Bone, Le Pourfendeur de nuages (Actes Sud, 1995 et 2001) ou encore Lointain souvenir de la peau. C’est que le jeune Banks lui-même a bénéficié jadis d’un maître en littérature, et pas n’importe lequel… Il avait 22 ans quand, après avoir abandonné ses études à l’université, il rencontra celui qui allait infléchir son destin.

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